Comment les marchés publics peuvent renforcer la souveraineté numérique de la France ?

Comment les marchés publics peuvent renforcer la souveraineté numérique de la France ?

Comprendre la souveraineté numérique de la France

La souveraineté numérique désigne la capacité d’un État, de ses administrations et de ses entreprises à contrôler leurs données, leurs infrastructures et leurs technologies stratégiques. En France, cette notion est devenue centrale avec l’essor du cloud, de l’intelligence artificielle et des plateformes numériques dominantes, souvent étrangères.

Les enjeux sont multiples : protection des données sensibles, indépendance technologique, sécurité des infrastructures critiques, mais aussi compétitivité des entreprises françaises et européennes. Dans ce contexte, les marchés publics représentent un levier puissant. En orientant la commande publique vers des solutions numériques souveraines, l’État et les collectivités peuvent influencer en profondeur l’écosystème économique.

Le rôle stratégique des marchés publics dans le numérique

Les marchés publics représentent plusieurs centaines de milliards d’euros par an en France. Une part croissante de ces dépenses concerne des solutions numériques :

  • Prestations de services informatiques
  • Cloud computing (IaaS, PaaS, SaaS)
  • Logiciels métiers et solutions open source
  • Matériels et infrastructures réseaux
  • Cybersécurité, hébergement de données sensibles
  • Chaque appel d’offres, chaque accord-cadre, chaque marché de prestations intellectuelles informatiques peut encourager ou freiner la souveraineté numérique. En choisissant certains critères techniques ou certaines certifications, un pouvoir adjudicateur influence directement :

  • Le lieu de stockage des données
  • La nationalité des prestataires et leur assujettissement à des législations étrangères (ex : Cloud Act américain)
  • Le niveau de maîtrise des codes sources et des infrastructures
  • La résilience des services en cas de crise géopolitique ou de cyberattaque
  • Comment la commande publique peut renforcer la souveraineté numérique

    Pour renforcer la souveraineté numérique de la France, les acheteurs publics disposent d’une large palette d’outils juridiques et stratégiques. L’enjeu n’est pas de fermer le marché, mais d’utiliser intelligemment les règles des marchés publics pour structurer une offre numérique fiable, sécurisée et pérenne.

    Intégrer la localisation et la protection des données dans les critères

    Un premier levier consiste à intégrer explicitement des exigences de localisation et de protection des données dans les documents de consultation. Sans enfreindre les règles européennes de non-discrimination, il est possible de préciser des attentes fortes en matière de :

  • Stockage des données sur le territoire de l’Union européenne, voire en France pour les données les plus sensibles
  • Conformité stricte au RGPD et aux recommandations de la CNIL
  • Hébergement certifié Secteur Public, SecNumCloud ou équivalent
  • Chiffrement des données et gestion des clés sous gouvernance européenne
  • Ces exigences renforcent la maîtrise publique des données stratégiques et limitent l’exposition à des législations extraterritoriales. Elles favorisent également les fournisseurs de cloud de confiance et les sociétés françaises ou européennes spécialisées dans l’hébergement sécurisé.

    Favoriser les solutions cloud de confiance et les prestataires français

    Le recours à des clouds de confiance est désormais au cœur de la stratégie française de souveraineté numérique. Dans un marché public, un acheteur peut, par exemple :

  • Exiger une certification de type SecNumCloud pour les données sensibles
  • Privilégier des architectures cloud hybrides ou multi-cloud pour éviter un verrouillage technologique
  • Prévoir des clauses de réversibilité et de portabilité des données
  • Exiger une gouvernance européenne de l’infrastructure et des solutions logicielles
  • En pratique, ces choix se traduisent par une montée en puissance de prestataires français et européens spécialisés dans le cloud souverain, la cybersécurité, ou les plateformes métiers sectorielles (santé, justice, éducation, finances publiques, etc.).

    Encourager les logiciels open source et l’interopérabilité

    La souveraineté numérique repose également sur la maîtrise des technologies utilisées. Dans ce cadre, les solutions open source jouent un rôle clé. Elles permettent un accès au code, une auditabilité accrue et une plus grande indépendance vis-à-vis d’un fournisseur unique.

    Les acheteurs publics peuvent valoriser cette approche en intégrant, dans leurs marchés :

  • Des critères relatifs à l’ouverture des standards et à l’interopérabilité
  • Des exigences de documentation technique et de réversibilité
  • La possibilité de faire évoluer ou auditer le code source
  • La contribution aux communautés open source structurées
  • Ainsi, la commande publique devient un moteur pour le développement d’un écosystème de services numériques fondés sur l’open source, porté par des intégrateurs, des SSII et des éditeurs français ou européens.

    Utiliser les clauses sociales, environnementales et d’innovation

    Le droit de la commande publique permet aujourd’hui d’intégrer des clauses sociales, environnementales et d’innovation dans les marchés. Appliquées au numérique, ces clauses peuvent contribuer à la souveraineté numérique en soutenant :

  • La création d’emplois qualifiés sur le territoire français
  • La formation aux métiers du numérique souverain (cybersécurité, cloud, data, IA)
  • Les start-up et PME innovantes développant des solutions locales
  • Les projets de R&D collaboratifs entre entreprises et laboratoires français
  • Ces dispositions permettent de transformer les marchés publics en accélérateur de compétences nationales, renforçant la capacité du pays à concevoir, déployer et maintenir ses propres solutions numériques.

    Structurer les marchés publics pour soutenir l’écosystème français

    Au-delà des critères techniques, la manière de structurer un marché public influe fortement sur la capacité des acteurs français à y répondre. Des choix judicieux peuvent éviter que seuls de très grands groupes internationaux puissent soumissionner.

    Découper les lots pour favoriser les PME et ETI du numérique

    Un marché trop global, combinant conseil, intégration, hébergement, maintenance et support, risque de favoriser quelques acteurs dominants. À l’inverse, un découpage en lots permet :

  • À des PME spécialisées (cybersécurité, développement applicatif, UX, etc.) de candidater
  • De diversifier les fournisseurs et donc de réduire les risques de dépendance
  • De créer des partenariats entre grands groupes et acteurs français innovants
  • Ce type de structuration est particulièrement efficace dans les projets de transformation numérique de grande ampleur, où la complémentarité des expertises est essentielle.

    Utiliser les marchés d’innovation et les procédures adaptées

    Les marchés d’innovation, les partenariats d’innovation ou encore les procédures adaptées (MAPA) permettent de tester de nouvelles solutions numériques et de collaborer avec des jeunes entreprises innovantes. Pour la souveraineté numérique, ces dispositifs sont précieux, car ils facilitent :

  • L’expérimentation de technologies françaises émergentes (IA, cybersécurité, edge computing, blockchain)
  • L’adaptation sur mesure aux besoins des administrations
  • Le soutien aux start-up et aux éditeurs français de logiciels
  • En associant de manière progressive ces solutions innovantes aux systèmes d’information publics, l’État contribue à créer des références de haut niveau pour les entreprises françaises, qui peuvent ensuite se déployer à l’international.

    Aligner la stratégie d’achat public avec les politiques nationales

    Les marchés publics ne peuvent pas, à eux seuls, résoudre tous les défis liés à la souveraineté numérique. Ils doivent s’inscrire dans un cadre stratégique plus large, en cohérence avec :

  • La stratégie nationale pour le cloud de confiance
  • Les plans d’investissement dans l’IA, la cybersécurité et la 5G
  • Les projets européens (GAIA-X, IPCEI cloud, programmes Horizon Europe)
  • Les recommandations de l’ANSSI, de la CNIL et des autorités sectorielles
  • Cette cohérence est essentielle pour éviter les contradictions entre les objectifs affichés (soutenir la souveraineté numérique) et les choix concrets dans les appels d’offres (recours systématique à des solutions non souveraines pour des raisons de coût ou de facilité).

    Enjeux pour les acheteurs publics et les entreprises du numérique

    L’intégration de la souveraineté numérique dans les marchés publics implique une montée en compétence des acheteurs, mais aussi une adaptation des entreprises.

    Professionnalisation des acheteurs publics dans le numérique

    Les responsables de la commande publique doivent désormais maîtriser non seulement le Code de la commande publique, mais aussi les grands enjeux techniques et stratégiques du numérique :

  • Compréhension des risques liés aux législations extraterritoriales
  • Évaluation des architectures cloud et des certifications de sécurité
  • Analyse de la réversibilité, de l’interopérabilité et des dépendances
  • Capacité à dialoguer avec les DSI et RSSI pour construire des cahiers des charges pertinents
  • Cette professionnalisation passe par des formations, des guides pratiques, des retours d’expérience, mais aussi par une coopération renforcée entre services achats, services informatiques et autorités de régulation.

    Adaptation des entreprises françaises aux exigences de souveraineté

    Les entreprises du numérique, en particulier les PME et ETI françaises, doivent, de leur côté, intégrer dans leur stratégie commerciale et technique les nouvelles attentes liées à la souveraineté numérique :

  • Obtention de certifications de sécurité et de conformité
  • Capacité à proposer des solutions hébergées sur des infrastructures de confiance
  • Transparence sur la gouvernance des données et des codes sources
  • Participation à des groupements ou consortiums pour répondre à de grands marchés publics
  • Celles qui sauront se positionner sur ces attentes bénéficieront d’un avantage concurrentiel durable, tant sur le marché français que sur les marchés européens où la question de la souveraineté numérique prend également de l’ampleur.

    Perspectives : des marchés publics au service d’une autonomie numérique durable

    En orientant délibérément la commande publique vers des technologies maîtrisées, sécurisées et gouvernées en France et en Europe, l’État et les collectivités locales disposent d’un levier puissant pour renforcer la souveraineté numérique. Les marchés publics deviennent ainsi un instrument de politique industrielle, de sécurité nationale et de protection des libertés individuelles.

    Pour les acteurs économiques, cette évolution ouvre des perspectives importantes : développement de nouvelles offres cloud de confiance, essor de l’open source, montée en puissance des briques de cybersécurité, création d’emplois qualifiés sur le territoire. À condition de conjuguer exigence de souveraineté, performance technique et compétitivité économique, la commande publique peut jouer un rôle décisif dans la construction d’une autonomie numérique française et européenne, durablement ancrée dans le tissu industriel national.